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On ne prête qu’aux riches ou « l’effet Clooney »

Habitat departement var

De la fascination des masses à l’aveuglement des élus : comment en sommes-nous arrivés à applaudir ce qui nous fragilise ?

Le Var existait bien avant que George Clooney ne vienne s’y installer. Si cette star de cinéma a choisi ce territoire, ce n’est pas parce qu’elle l’a créé, mais parce que des générations de Varois l’ont travaillé, façonné, entretenu et préservé. Ce sont leur histoire, leurs efforts et leur attachement à cette terre qui en ont fait un lieu désirable.

Et pourtant, il suffit parfois qu’une célébrité s’y installe pour que les projecteurs se braquent sur elle, comme si sa présence conférait soudain au territoire une valeur nouvelle. On célèbre celui qui arrive, en oubliant ceux qui ont fait ce lieu et qui continuent de le faire vivre.

Voilà tout le paradoxe : ceux qui contribuent à rendre un territoire précieux ne sont pas nécessairement ceux qui profitent le plus de sa valeur.

Du plus petit influenceur aux grands titres de la presse, jusque dans les conversations mondaines, certains noms sont partout. Dès qu’une personnalité est consacrée, chacun s’empresse de la relayer, de la promouvoir, de contribuer à sa notoriété. C’est le cercle vertueux des puissants : plus on possède, plus on reçoit ; plus on est connu, plus on est célébré. C’est « l’effet Clooney ».

Mais que se passe-t-il lorsqu’un jeune entrepreneur local se lance dans une aventure commerciale ? Il prend des risques, investit ses économies et tente de créer de la valeur sur son territoire. Pourtant, son initiative suscite rarement le même enthousiasme. Il faut croire que la réussite déjà établie mérite davantage que le courage d’entreprendre.

Nous prétendons valoriser la réussite, mais nous privilégions souvent ceux qui ont déjà réussi. Nous célébrons la notoriété plutôt que l’initiative, le succès établi plutôt que le risque pris, l’image plutôt que ce qui se construit réellement.

Cette contradiction dépasse les comportements individuels. Elle se retrouve dans les choix de certains responsables publics et dans leur conception du développement territorial.

Prenons Saint-Raphaël et les locations touristiques de courte durée. On peut se féliciter des recettes fiscales qu’elles génèrent, notamment à travers la taxe de séjour. Les visiteurs affluent, l’activité économique tourne, les recettes tombent. Les chiffres sont rassurants et les discours satisfaits.

Mais une question essentielle demeure : ce qui rapporte à la collectivité à court terme est-il nécessairement bon pour ceux qui y vivent à l’année ?

Dans une logique libérale, on pourrait s’interroger sur la multiplication des prélèvements. Mais l’enjeu local est ailleurs. La mission d’un élu ne consiste pas simplement à encaisser les retombées d’une activité économique. Elle consiste aussi à défendre les intérêts des habitants, à préserver les équilibres du territoire et à anticiper les conséquences des choix effectués aujourd’hui.

Or, les locations de courte durée peuvent contribuer à soustraire des logements au marché locatif traditionnel, à raréfier l’offre et à accentuer la pression sur les loyers. Pour les propriétaires, l’opération peut être intéressante. Pour les visiteurs, le séjour est agréable. Pour la collectivité, les recettes sont appréciables. Mais pour le jeune actif qui ne trouve plus à se loger, le salarié dont le revenu ne suit pas les prix immobiliers ou la famille contrainte de quitter la ville où elle a grandi, quel est le bilan ?

Qui comptabilise ces pertes-là ?

Les recettes sont immédiates, visibles et quantifiables. Les conséquences sociales, elles, sont progressives et souvent supportées par ceux qui ont le moins de moyens pour se faire entendre. C’est précisément ce décalage qui devrait alerter les décideurs.

Car un territoire peut gagner en attractivité touristique tout en perdant sa capacité à loger ses propres habitants. Il peut s’enrichir en apparence et s’appauvrir humainement.

À mesure que les prix deviennent inaccessibles, les populations locales s’éloignent. Les ménages les plus aisés peuvent acquérir ou conserver leur place ; les travailleurs doivent chercher ailleurs un logement compatible avec leurs revenus ; les plus fragiles dépendent davantage des dispositifs de solidarité. Le risque est celui d’une balkanisation sociale : des populations qui se côtoient sans partager les mêmes conditions de vie, les mêmes perspectives ni le même accès au territoire.

Et que reste-t-il de l’identité locale lorsque ceux qui la font vivre ne peuvent plus y habiter ?

Une identité ne se résume ni à des façades restaurées, ni à des traditions mises en scène pour les visiteurs, ni à une carte postale vendue au prix fort. Elle se transmet par les habitants, les familles, les artisans, les commerçants, les associations et les travailleurs qui donnent à un lieu son caractère vivant. Lorsque ces personnes sont progressivement évincées par les mécanismes économiques, le décor demeure, mais la vie s’en va.

Défendre un territoire, ce n’est pas seulement le rendre attractif. C’est faire en sorte que ses habitants puissent encore y vivre.

C’est ici que la responsabilité des élus prend tout son sens. Leur rôle ne devrait pas se limiter à additionner les recettes, à célébrer la fréquentation touristique ou à accompagner les évolutions du marché. Il leur appartient aussi d’en mesurer les effets, d’arbitrer entre des intérêts contradictoires et de préserver les conditions d’une vie locale durable.

Il ne s’agit pas de condamner le tourisme, les propriétaires ou les visiteurs. Il s’agit de refuser qu’un avantage économique immédiat devienne l’unique boussole de l’action publique. Une recette fiscale n’est pas, à elle seule, une preuve de prospérité collective. Et une hausse de la valeur immobilière n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour ceux qui doivent se loger.

La question n’est donc pas de savoir si le tourisme rapporte. Bien sûr qu’il rapporte. La question est de savoir à qui il profite, qui en supporte les coûts et qui finit par payer la facture?

Reste alors un paradoxe troublant : pourquoi applaudissons-nous parfois des mécanismes qui contribuent à fragiliser notre propre cadre de vie ? Pourquoi privilégions-nous les bénéfices immédiats sans nous interroger suffisamment sur leurs conséquences à long terme ?

Peut-être parce que la notoriété dispense de justification, que les chiffres rassurent et que les effets différés sont moins spectaculaires que les gains immédiats. Peut-être aussi parce que chacun espère tirer profit, un jour, du système qu’il contribue à entretenir. Jusqu’au moment où il en découvre les limites, lorsqu’il ne peut plus se loger, entreprendre ou simplement rester chez lui.

L’incohérence collective et les contradictions de l’action publique se rejoignent alors : nous valorisons ce qui possède déjà de la valeur, nous encourageons ce qui rapporte déjà et nous négligeons les initiatives comme les équilibres dont dépend pourtant notre avenir.

Alors oui, tout cela a quelque chose d’étrange. Et finalement, rien de nouveau sous le soleil.

Si la France industrielle se conjugue désormais largement au passé, nous semblons avoir développé une autre spécialité : la fabrication de précarité. Une mécanique dans laquelle les bénéfices se concentrent, les coûts se dispersent et les conséquences retombent sur ceux qui ont le moins de moyens pour y échapper.

Le plus étonnant n’est peut-être pas que ce système existe, mais qu’il puisse être applaudi par ceux qui en subissent les effets et parfois accompagné par ceux qui ont précisément la responsabilité de les anticiper.

Le Var n’a pas attendu les célébrités pour être beau. Ses habitants n’ont pas attendu les investisseurs pour lui donner de la valeur. Et ils ne devraient pas avoir à quitter leur terre pour que d’autres puissent en apprécier les attraits.

On ne prête qu’aux riches. On célèbre ceux qui n’ont plus besoin de publicité. On encaisse les recettes sans toujours regarder les dégâts. Puis l’on s’étonne que les habitants disparaissent, que les jeunes renoncent et que les territoires perdent leur âme.

Cherchez l’erreur.